Anne Baron : Dans la peau d’une chercheuse

Callista et Jeanne pour La Voix du Collégien (LVC) : Quelles études avez-vous faites pour arriver au métier de chercheuse à l’IPMC de Sophia-Antipolis ? Depuis quand exercez-vous ?

Anne Baron (AB) : Après un bac scientifique en 1984 (bac C à l’époque), j’ai fait des études universitaires en Biologie, la discipline qui me passionnait, à Nice (DEUG B, actuelles L1 et L2), puis à Montpellier (Maîtrise de Physiologie et Pharmacologie, actuelles L3 et M1) et à Bordeaux (DEA en 1989, équivalent au M2). Je suis restée à Bordeaux en tant que doctorant (apprenti-chercheur), et c’est là que j’ai commencé à exercer mon métier de chercheur (en touchant un salaire). J’ai soutenu ma thèse de doctorat en 1993, ce qui achevait ainsi mes études universitaires à 26 ans. Une fois Docteur en Sciences, je suis partie travailler comme chercheur post-doctoral en Suisse pendant 7 ans avec des contrats à durée limitée (CDD). En 2000, je cherchais à avoir un poste en France mais c’était très difficile (déjà !), et j’ai eu la chance de pouvoir être embauchée à l’IPMC sur un contrat de 2 ans. Mon travail de recherche a été fructueux, j’ai publié plusieurs articles qui se sont ajoutés à ceux que j’avais déjà publiés à Bordeaux et en Suisse. J’avais alors le niveau pour me présenter au concours de recrutement annuel du CNRS. J’ai réussi à être recrutée sur un poste de chercheur du CNRS (un poste stable de fonctionnaire d’état) en 2002 (soit 9 ans après avoir soutenu ma thèse de doctorat, et à 35 ans). Je travaille depuis à l’IPMC.

LVC : Sur quel projet travaillez vous en ce moment ?

AB : En ce moment, j’étudie comment les cellules nerveuses, les neurones, génèrent et transportent le signal électrique douloureux de la périphérie du corps (la peau de la main par ex.) au cerveau qui va interpréter ce signal comme une douleur consciente et décider d’une réponse adaptée pour protéger le corps. Plus particulièrement, je cherche à comprendre le rôle de certaines protéines présentes dans la membrane cellulaire des neurones, des canaux ioniques qui s’appellent ASIC (Acid-Sensing Ion Channels), et qui peuvent justement produire un courant électrique en s’ouvrant et laissant passer des molécules chargées, les ions, à travers la membrane des neurones. Pour comprendre le rôle de ces canaux ASIC, mes collègues et moi avons publié en 2012 la découverte d’une protéine présente dans le venin des serpents Mambas qui bloque le fonctionnement des canaux ASIC et que nous avons appelé la Mambalgine. Quand on l’injecte chez une souris, elle produit des effets anti-douleur, ce qui montre que les canaux ASIC sont bien impliqués dans la génération du message douloureux. Nous poursuivons actuellement l’étude des effets anti-douleur de la Mambalgine dans différents modèles animaux de maladies humaines, nous avons déposé un brevet au nom du CNRS pour proposer que la Mambalgine puisse devenir un nouveau médicament anti-douleur chez l’homme, et nous essayons de la rendre encore plus efficace en la modifiant chimiquement.

LVC : Pour les 80 ans du CNRS, quels projets allez vous faire à l’IPMC de Sophia-Antipolis?

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AB : De nombreuses manifestations sont prévues pour les 80 ans du CNRS qui impliquent de nombreux laboratoires du CNRS dans tous les domaines scientifiques. Tout le programme se trouve ici : http://c-a.cnrs.fr/80ans/

Un Forum des sciences « 80 ans du CNRS » aura lieu du 07 au 11 octobre 2019 au CIV, avec une demi-journée « Zeste de thèse » : rencontre entre les doctorants de l’IPMC et de jeunes adultes « followers » de la chaîne YouTube du CNRS « Zeste de science ».

Le Village des sciences « 80 ans du CNRS », se tiendra le week-end des 12 et 13 novembre 2019 sur le Campus Azur du CNRS avec des scientifiques des unités CNRS, dont l’IPMC, pour montrer au grand public et aux scolaires les recherches faites en terre azuréenne.

A l’IPMC, qui fête aussi ses 30 ans cette année, nous allons organiser un colloque scientifique en biologie autour de « La pharmacologie de demain » le 04 novembre 2019 sur le campus de Polytech Sophia avec des sessions scientifiques mais également des sessions à destination du grand public et des étudiants azuréens ; ce colloque sera couplé à des visites du laboratoire pour le grand public, les scolaires, les élus et décideurs et le public des fondations comme l’AFM Téléthon qui financent en grand partie la recherche conduite à l’IPMC. Une visite grand public sera prévue en particulier le 15 novembre.

LVC : Vous avez récemment organisé la sortie au CNRS de collégiens du CIV de la 4°6 à l’occasion de la journée des métiers. Faites-vous cela régulièrement? Quel intérêt le CNRS y trouve-t-il ?

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AB : L’IPMC organise régulièrement des visites pour le grand public, ou des démonstrations et des stands dans des manifestations nationales comme la « semaine du cerveau ». En effet, les chercheurs ont aussi un rôle éducatif et de communication auprès du grand public. Les chercheurs sont payés par de l’argent public (Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation ; Europe, Région etc…) et par des dons des particuliers à diverses associations (AFM Téléthon, ARC, Fondation pour la Recherche Médicale etc…). Il est donc normal de faire connaître notre travail (particulièrement méconnu) au grand public.

Auprès des jeunes étudiants, comme vous, il y a en plus l’intérêt supplémentaire de faire connaître les métiers de la Science et de susciter des vocations. C’était la première fois que l’ IPMC accueillait des collégiens du CIV, mais c’était très agréable et nous sommes partants pour recommencer. De nombreuses personnes travaillant à l’IPMC ont, de plus, des enfants au CIV.

LVC : En quoi consiste le métier de chercheuse ?

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AB : Je vais parler du métier de chercheur en Biologie, une science expérimentale. C’est un métier qui allie des compétences intellectuelles mais aussi un savoir-faire « manuel » expérimental. Il faut avant tout être curieux du fonctionnement des êtres vivants, vouloir comprendre. D’abord, on doit prendre connaissance de ce qui est déjà connu : par ses études tout d’abord, au cours desquelles on se spécialise de plus en plus dans un domaine, puis en se tenant au courant en permanence des nouvelles découvertes en lisant les articles scientifiques ou en participant à des congrès. Cet échange d’informations est mondial et se fait en anglais : le but de tous les scientifiques mondiaux est de partager leurs découvertes, et être ainsi reconnus pour avoir participé à l’accroissement des connaissances de l’humanité. Ensuite, sur la base de nos connaissances et des dernières découvertes, on se pose de nouvelles questions et on cherche à y répondre par des hypothèses. Il y a toujours de nouvelles questions posées par chaque nouvelle découverte. On élabore alors un programme de recherche avec une série d’expériences élaborées avec rigueur pour répondre le plus précisément possible à ces questions. A ce stade, on doit aussi chercher de l’argent pour réaliser ces expériences, car les financements publics ne suffisent pas. On doit alors rédiger des dossiers pour demander de l’argent à des fondations ou à des organismes internationaux, en espérant obtenir de l’argent pour payer le matériel, des salaires de collaborateurs etc… Ensuite on peut passer à la partie pratique et réaliser les expériences. A l’IPMC nous avons beaucoup de matériel, d’appareils et de spécialistes dans de nombreuses technologies qui permettent de conduire des expériences très variées pour aborder des questions allant du niveau moléculaire (expression des gènes, dosage biochimique des protéines, mouvement des lipides de la membrane cellulaire), en passant par le niveau cellulaire (électrophysiologie sur cellules vivantes, imagerie en 3D), les tissus (histologie) pour arriver à l’organisme entier (comportement et pharmacologie chez les souris). Les résultats des expériences doivent être analysés avec des outils graphiques, mathématiques et statistiques, pour tirer des conclusions et permettent d’éliminer des hypothèses, d’en valider certaines autres et très souvent d’en générer de nouvelles. On progresse ainsi jusqu’à avoir répondu de façon satisfaisante à la question de départ et on passe alors à la phase de rédaction d’un article pour faire connaître notre travail et nos découvertes. Il faut rédiger (en anglais), mettre en forme des figures, faire une introduction et une conclusion avec une bibliographie pointue, puis l’article est soumis à un journal scientifique. Des experts (d’autres scientifiques dans le monde) l’examinent, le critiquent, posent des questions, demandent des expériences complémentaires etc…pour finalement accepter ou non sa publication. Tout ce processus prend très souvent plusieurs années.

En plus de cette activité de recherche, les chercheurs ont aussi une activité d’enseignement et de communication qui les conduit à faire des conférences dans des congrès spécialisés ou grand-public, ainsi que des cours à l’université ou dans des écoles (IUT, BTS, écoles d’ingénieurs etc…), surtout les enseignants-chercheurs dont la moitié du travail au moins consiste à enseigner (maîtres de conférences, professeurs).

LVC : Comment se passe votre journée type?

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AB : Elle peut être très variée puisqu’elle peut comporter plusieurs des activités dont j’ai parlé précédemment. On peut passer la journée devant un ordinateur pour analyser ses résultats sur divers programmes, écrire un projet de recherche pour chercher un financement, écrire un article, préparer une conférence (présentation PowerPoint) ou lire des articles (sur internet) pour se tenir au courant. On peut aussi faire des expériences dans un laboratoire, faire des mesures chimiques ou électrophysiologiques par ex., se déplacer beaucoup d’un appareil à l’autre, observer le comportement des souris, faire des observations avec un microscope etc…On peut aussi participer à des réunions pour partager l’avancement des recherches avec ses collègues et mettre en commun les compétences et les réflexions. La recherche est avant tout un travail d’équipe, bien plus qu’un travail solitaire.

LVC : Quels sont selon vous les avantages et les inconvénients de votre métier ?

AB : C’est un métier très intéressant, très motivant, car on peut développer ses propres projets, poursuivre ses propres idées et sa curiosité. Les activités quotidiennes sont très variées (voir réponses précédentes). Il est enrichissant car on se forme en permanence, on doit toujours être à la pointe tant au niveau des connaissances que des techniques. On communique en permanence avec les collègues du monde entier (via Internet) et on est susceptible de beaucoup voyager à l’occasion de congrès, de collaborations avec d’autres équipes dans d’autres pays. Les laboratoires de recherche accueillent aussi fréquemment des chercheurs ou étudiants étrangers dont le contact est très enrichissant culturellement.

Du coup, ce métier est très prenant, en temps, en énergie et vivacité d’esprit. Quand on est fatigué ou préoccupé par sa vie extra-professionnelle, c’est dur d’être toujours aussi performant. Et se remettre en cause en permanence, c’est stimulant, mais aussi un peu usant parfois. Les carrières sont souvent semées d’embûches, avec des parcours chaotiques, l’enchaînement de CDDs, la peur du chômage, des déménagements (y compris à l’étranger) pour profiter des (trop rares) opportunités de travail, et le stress de ne pas être finalement recruté sur un poste stable après de nombreuses années d’effort. Les salaires sont moins élevés que dans le secteur privé, il faut donc être motivé.

LVC : Selon vous, quelles sont les compétences requises pour exercer ce métier ?

AB : Il faut être curieux, aimer se poser des questions et élaborer des stratégies pour y répondre, avoir l’esprit d’analyse et l’esprit critique en permanence, aimer la connaissance et la partager.

Plus concrètement, il faut avoir un esprit vif, de bonnes capacités intellectuelles et une bonne mémoire, mais aussi une habileté technique et expérimentale. Il faut être autonome en tout, mais apprécier aussi le travail d’équipe. Il faut savoir communiquer à l’écrit et à l’oral, en français et en anglais. Ne pas être trop impatient, et être méthodique et rigoureux car il faut souvent des années pour pouvoir conduire un projet de recherche de qualité jusqu’à la publication.

Interview conduite par Callista et Jeanne L.

 

Photos prises par les membres de la Voix du collégien

 

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